« Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme ». Cette phrase dont on ne sait qui, de Fredric Jameson ou Slavoj Zizek, l’aurait écrite en premier, devenue un cri de ralliement pour cette gauche dont l’affaire est ce qu’on pourrait appeler, au sens large, l’analyse marxiste de la culture, donne son titre au chapitre d’ouverture de Capitalist Realism (CR), le livre le plus célèbre de Mark Fisher. L’année de sa parution (2009) ainsi que sa forme singulière, entre l’essai savant et le manifeste, m’inclinent à voir dans Capitalist Realism quelque chose comme un livre évènement. Je suis même tenté d’y lire le coup d’envoi d’une nouvelle vague de contestation du capitalisme suite à la crise financière de 2008. C’est sans doute ce qui contribua à faire de Fisher un des théoriciens les plus populaires des années 2010, au cours desquelles il fut très actif, moins sur le plan académique qu’en tant qu’intellectuel public, dans les nombreuses conférences qu’il donna à travers le monde et sur son blogue k punk, jusqu’à ce qu’il se suicide en 2018, après avoir lutté pendant vingt ans contre la dépression. Comptent d’ailleurs parmi les plus belles pages de Capitalist Realism celles qui présentent la dépression comme un phénomène social plutôt que seulement individuel, comme le coût inavoué d’une adaptation réussie au système, la manifestation d’un « réel » rendu irreprésentable par le « principe de réalité », d’un « vide traumatique qu’on ne peut qu’entrapercevoir par les failles et les incohérences du champ de la réalité apparente » (CR, p. 25). Au regard de ce que nous vivons aujourd’hui, on est frappé par la clairvoyance de ce que Fisher écrivait à ce sujet en 2009. Ce processus historique avec lequel le destin individuel du penseur a fini par se confondre, après la pandémie et l’augmentation massive des problèmes de santé mentale qui s’en est suivie, semble arrivé à un point de rupture au-delà duquel personne ne sait ce qui nous attend.
Quel rapport avec les imaginaires économiques? Comme le montre Fisher tout au long de son livre, le principe de réalité qui nous conduit à accepter comme seul possible le système économique actuel – qui nous conduit à considérer comme fonctionnel un système qui nous rend physiquement et psychologiquement toujours plus dysfonctionnels – repose précisément sur un ensemble de contraintes imposées à l’imaginaire. L’expression « réalisme capitaliste » que Fisher a choisi pour titre de son livre, une inversion du « réalisme socialiste » inventé dans les années 1930 pour désigner le style culturel soviétique et vilipendé à gauche comme à droite comme une réduction de l’art à un outil de propagande, avait déjà été employée dans les années 1960 par un collectif de pop art allemand ainsi qu’en 1984 par Michael Schudson dans son livre Advertising, The Uneasy Persuasion, dans les deux cas pour désigner les techniques propagandistes de l’industrie publicitaire américaine. De cette simple inversion, Fisher fera un concept dialectique et multidimensionnel, sans pour autant en sacrifier la charge polémique, qu’il développera au contraire en employant des expressions telles que « stalinisme de marché » pour décrire la persistance de la bureaucratie sous le capitalisme tardif. Comme il l’écrit dans les premières pages du livre :
Le réalisme capitaliste tel que je le conçois ne peut être confiné à l’art ou au fonctionnement quasipropagandiste de la publicité. Il est plutôt une atmosphère généralisée, qui conditionne non seulement la production culturelle, mais aussi la réglementation du travail et de l’enseignement, et qui agit comme une sorte de frontière invisible contraignant la pensée et l’action. (CR, p. 3)
Les frontières invisibles, si elles ne viennent pas avec des barrages et des agents armés ayant le pouvoir de contrôler nos mouvements, sont toutefois des moyens de contrainte bien réels, quoique non empiriques et composés de langage, de figures, de concepts, bref de ces choses par la médiation desquelles se constitue notre imaginaire. Étant admis que l’imaginaire ne se limite pas à l’acte individuel qui consiste à imaginer quelque chose, mais qu’il englobe les modalités, établies collectivement et dans le cadre de rapports sociaux déterminés, qui permettent de distinguer entre le normal et l’anormal, l’acceptable et l’interdit, le possible et l’impossible, on peut concevoir le réalisme capitaliste comme la contrainte principale pesant sur l’imaginaire contemporain, à plus forte raison l’imaginaire économique. C’est en ce sens que Fisher décrit le réalisme capitaliste comme « l’idée généralement répandue que le capitalisme est non seulement le seul système politique et économique viable, mais aussi qu’il est même impossible d’imaginer une alternative cohérente à celui-ci » (CR, p. 8).
Si « les films et les romans dystopiques s’essayaient autrefois à de telles prouesses de l’imagination – les désastres qu’ils mettaient en scène servant de prétexte narratifs à l’émergence de nouveaux modes de vie » (CR, p. 8), il est aisé de constater qu’aujourd’hui, les désastres occupant une si grande place dans la production culturelle ne sont pas des prétextes pour imaginer d’autres systèmes politiques et économiques, et que c’est la fin du monde tout court plutôt que la fin d’un monde en particulier qui est chaque fois mise en scène dans ce type de scénario. C’est que le monde particulier que façonne le capitalisme a ceci d’unique qu’on ne peut en imaginer la suite. Il aura fallu, pour en arriver là, ce long travail que Fisher appelle, dans un autre de ses livres, « la lente annulation du futur » (Spectres de ma vie, 2014, p. 15). C’était notre terrible tâche historique et nous nous en sommes acquittés, non sans y joindre nos protestations morales les plus sincères. Mais tel est le génie du réalisme capitaliste qu’il « consiste précisément à surévaluer la croyance (au sens de point de vue subjectif intime) au détriment des croyances que nous manifestons et que nous extériorisons dans notre comportement » (CR, p. 20). Et il faudrait rajouter : au détriment des croyances que nous manifestons dans notre imaginaire. Parce que le réalisme capitaliste se manifeste également dans notre facilité à nous indigner moralement contre les monstres (tous les Trumps de ce monde) qui jouent avec notre avenir tout en passant sous silence la monstruosité d’une vie quotidienne où on renonce à chaque instant à imaginer des futurs postcapitalistes.
Comme dans tous les écrits de Fisher, ce qui est repéré dans l’analyse des productions culturelles, et en particulier celles de la culture populaire (ici les films et les romans dystopiques) est appelé à exprimer une tendance à l’œuvre dans l’imaginaire au sens large. C’est dans la sphère de la reproduction matérielle de l’existence aussi bien que dans la sphère culturelle que l’impossibilité de se projeter au-delà du capitalisme se manifeste. Cela apparaît clairement dans la façon dont le gouvernement américain a réagi à la crise financière de 2008, choisissant d’aller à l’encontre de son propre dogme d’un libre marché capable de s’autoréguler plutôt que de risquer l’effondrement du système, tout en disant ce type d’intervention irréaliste lorsqu’il s’agit de rendre le logement accessible ou de créer un système de santé universel. D’autant plus éclairantes apparaîtront alors les productions culturelles qui, dans les années suivant 2008 et jusqu’à aujourd’hui, ont représenté la crise et ses conséquences, puisqu’elles nous conduisent directement aux frontières de l’imaginaire économique, là où l’idéologie qui produit l’impossibilité d’entrevoir un futur postcapitaliste se fait sentir avec le plus de force. Si toute forme d’imaginaire économique sous le capitalisme tardif doit composer avec les frontières que lui impose le réalisme capitaliste, les imaginaires de la crise se distinguent en ce qu’ils rendent visible l’opération par laquelle tout ce qui tend à traverser ces frontières s’y trouve réinscrit.
Un exemple flagrant de cette réinscription est observable dans les représentations cinématographiques et littéraires de la crise financière de 2008, où prédomine le motif de la corruption, celle d’individus puissants et mal intentionnés qui auraient causé la catastrophe par leurs actions ou leur négligence. Or pointer du doigt « les individus censément problématiques, ceux qui profitent du système, et non le système lui-même » (CR, p. 80) ne peut que renforcer davantage le réalisme capitaliste, en situant l’enjeu de la lutte à l’intérieur des frontières invisibles qui font de ce système le seul imaginable. Cela apparaît clairement dans ce que Fisher écrit à propos de la responsabilité individuelle face au réchauffement climatique :
En faisant du recyclage la responsabilité de « chacun », la structure soustrait sa responsabilité aux consommateurs, s’éclipsant ainsi pour devenir invisible. À présent que l’appel à la responsabilité morale n’a jamais été aussi pressant […], il est au contraire nécessaire de miser sur la structure dans ce qu’elle a de plus totalisant. Au lieu de dire que chacun – c’est-à-dire que chaque un – est responsable du changement climatique, que nous devons tous faire notre part, il vaudrait mieux dire que nul ne l’est, et c’est précisément le problème. (CR, p. 77)
C’est donc sous la forme d’une éclipse permettant à la structure de continuer d’agir tout en demeurant invisible que le réalisme capitaliste agit sur l’imaginaire. Ainsi n’est-ce pas seulement la fin du capitalisme qui est impossible à imaginer, mais le capitalisme lui-même en tant que structure produisant les effets qui saturent nos représentations. Si ces effets (la pauvreté, la guerre, les catastrophes naturelles) sont représentés partout dans la culture populaire en plus d’être relayés sans la médiation de la fiction par les images que nous regardons sur nos cellulaires à toute heure de la journée, la structure totalisante qui les produit y demeure absente. Et comment en serait-il autrement? Nietzsche l’a montré sans relâche : là où il trouve des effets, l’humain ne peut s’empêcher de chercher des causes, et il faut encore que ces causes correspondent à une volonté, c’est-à-dire à un agent capable d’exercer une responsabilité, d’avoir une conscience, de ressentir de la culpabilité. C’est pourquoi les effets catastrophiques produits par le capitalisme, dans les représentations qu’on s’en fait, doivent être rapportés à des agents capables d’exercer une responsabilité et contre lesquels il est possible de formuler des critiques morales. Or c’est en même temps ce qui permet à la structure agissant par-dessus la tête des agents responsables de maintenir son invisibilité. Affirmer que « personne en particulier n’est responsable » ne doit donc pas s’entendre comme un énoncé moral, mais comme un effort de l’imaginaire s’exerçant à représenter ce qui, plus que toute autre chose, résiste à la représentation, c’est-à-dire un procès sans sujet :
À l’origine de la catastrophe écologique se trouve une structure impersonnelle qui, même si elle peut produire toutes sortes d’effets, n’est précisément pas un sujet capable d’exercer des responsabilités. Le sujet requis – un sujet collectif – n’existe pas, et cependant cette crise, comme toutes les autres crises globales que nous connaissons, nécessite qu’il soit élaboré. Mais en faisant appel à l’immédiateté éthique […], on repousse indéfiniment l’émergence d’un tel sujet. (CR, p. 77)
Par sa tendance presque irrésistible à la personnalisation, l’imaginaire contemporain se trouve désarmé face à la tâche de représenter la structure impersonnelle à l’origine des crises qui nous affectent. Cela se manifeste d’ailleurs dans les formes de politisation dominantes à l’ère de ce qu’Anton Jagër appelle l’ « hyperpolitique » (2023), dont l’intensité sur le plan de la moralisation individuelle est aussi élevée qu’elle est faible sur le plan de l’organisation collective et de la capacité à provoquer des changements structurels. Les marxistes vulgaires auront vite fait de régler le problème en déclarant qu’il faut remplacer l’analyse morale individuelle par une analyse de classe, que le sujet individuel auquel est attribué la responsabilité doit être remplacé par un sujet collectif. En effet, Fisher ne se méprend-t-il pas lorsqu’il affirme que le sujet collectif « n’existe pas » ? N’est-il pas aisé d’identifier un sujet collectif à l’origine du capitalisme et des crises qu’il engendre, à savoir la bourgeoisie? Or comme Marx le disait déjà, le Capital qu’on peut définir comme « l’argent en tant qu’il se produit lui-même » (Manuscrits de 1857-1858, p. 273) n’est « nullement une conséquence de la domination politique de la classe bourgeoise, c’est au contraire la domination politique de la classe bourgeoise qui est une conséquence des rapports de production moderne » (« La critique moralisante et la morale critique », 1847, p. 754). Cela ne revient pas à dire que la bourgeoisie en tant que classe n’existe pas et que ses intérêts ne sont pas liés au maintien du capitalisme, mais plutôt qu’elle n’est pas la réponse au problème que pose l’existence d’une structure capable de produire de si grands effets sans être en même temps capable d’exercer une responsabilité. Quant au prolétariat qui, selon la théorie marxiste, était appelé à jouer un rôle si important dans le drame du capitalisme, il n’est pas d’emblée ce sujet capable de produire des effets sur l’ensemble de la société et de transformer la structure dans sa totalité : il lui faut d’abord ce que Lukacs appelait la « conscience de classe » et que Fisher cherche à élargir en parlant de « conscience de groupe » (« From Class Consciousness to Group Consciousness », 2021). En l’absence de cette conscience, on ne peut guère parler d’un sujet collectif, mais tout au plus d’un groupe social empiriquement vérifiable, et il y a des raisons de penser qu’elle est à peu près disparue des rapports de classe contemporains (ce qui sera le sujet d’un prochain billet sur ce blogue).
C’est pourquoi les représentations littéraires et cinématographiques du capitalisme en crise, lorsqu’elles placent au centre de cette crise un conflit moral entre bourgeois corrompus et prolétaires innocents, ou encore lorsqu’elles s’appuient sur l’idée d’une organisation secrète aux commandes des grands mouvements mondiaux (la théorie du complot étant précisément une façon d’assigner une volonté à un processus dont l’impersonnalité radicale fait violence à notre imaginaire), témoignent du fait que les véritables causes de la crise appartiennent au domaine de l’irreprésentable. Les limites de telles représentations ne sont pas dues à un défaut subjectif propre à leurs créateurs, mais aux frontières invisibles qui encadrent l’imaginaire. Ce sont ces mêmes frontières qui empêchent à la fois d’imaginer la fin du capitalisme et de penser les crises contemporaines comme des effets d’un procès sans sujet. Et il se pourrait que seule l’émergence d’un nouveau sujet collectif capable de produire d’autres effets – émergence à laquelle Fisher espérait contribuer en intervenant par son livre dans l’imaginaire contemporain – soit en mesure d’abattre ces frontières. Nous qui avons fait notre demeure du territoire qu’elles délimitent prenons le spectacle offert par les « cycles continuels d’embellie et d’effondrement » (CR, p. 44) du capitalisme comme matière de nos productions culturelles, mais celles-ci demeurent trop souvent rivées au symptôme d’un mal devant lequel elles s’interrompent comme face à une limite infranchissable. Poser un autre regard sur la crise, ce serait sortir de cette fascination pour le symptôme, de cet emmurement dans la dépression. Le capitalisme, en effet, est « fondamentalement et irrémissiblement bipolaire, oscillant tour-à-tour entre phase maniaque surexcitée (l’exubérance irrationnelle de la ‘pensée en bulle’) et l’abattement dépressif. (Le terme de ‘dépression économique’ n’est évidemment pas fortuit.) » (CR, p. 44). Cette dernière citation montre bien comment Fisher s’emploie à dépersonnaliser la dépression (alors même qu’il en fut personnellement victime) au lieu de personnaliser les forces qui la produisent. Puisse son exemple servir de point de départ à l’élaboration d’un imaginaire économique renouvelé.
BIBLIOGRAPHIE
FISHER, Mark. Le réalisme capitaliste. N’y-a-t-il aucune alternative? trad. Julien Guazzini, Entremonde, 2018 [2009], 128 p.
FISHER, Mark. Spectres de ma vie. Écrits sur la dépression, l’hantologie et les futurs perdus, trad. Julien Guazzini, Entremonde, 2021 [2014], 243 p.
FISHER, Mark. « From Class Consciousness to Group Consciousness », Postcapitalist Desire, Repeater, 2021, p.112-146.
JAGËR, Anton. Hyperpolitique, trad. Marc Saint-Upéry, La découverte, 2026 [2023], 180 p.
MARX, Karl. Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »), trad. J-P Lefebvre, Les éditions sociales, 1980, 456 p.
MARX, Karl. « La critique moralisante et la morale critique », dans Œuvres III. Philosophie, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1983 [1847], p. 729-759.
Pour citer cette entrée
Leguerrier, Louis-Thomas. « Aux frontières de l’imaginaire économique : Mark Fisher et le « réalisme capitaliste » », 25 octobre 2026. Chaire de recherche UQTR Émergence sur les imaginaires économiques, Université du Québec à Trois-Rivières. En ligne : https://imaginaires-economiques.ca/espace-blogue/aux-frontieres-de-limaginaire-economique-mark-fisher-et-le-realisme-capitaliste/, consulté le 28 octobre 2026.

